lundi 22 janvier 2018

Hannah Arendt



Hannah Arendt

Biographie
 par 
Elisabeth Young-Bruehl 

Hannah Arendt - 1906 - 1975


La vie de Hannah Arendt est un roman. Pour ceux qui la connaissent et l'ont lue, mon propos pourrait paraître un peu facile et hardi, mais quand on y regarde de plus près, on ne peut qu'être fasciné par le parcours, tant personnel, qu'intellectuel et politique, de cette femme hors du commun. C'est ce qu'a fait Elisabeth Young-Bruehl, qui fut son élève, et qui eut l'honneur de préparer un Master et un Doctorat de philosophie sous sa direction. En 1982, parait aux Etats-Unis, la monumentale biographie qu'elle a consacrée à son professeur, recueil de plus de six cent pages, accompagné d'un nombre très important de notes, de références, et d'extraits de la correspondance d'Hannah Arendt.

Le grand mérite de cet ouvrage, est bien sûr de retracer très précisément la vie de Hannah Arendt,  de sa naissance à Hanovre, au sein de la communauté juive de la ville, le 14 octobre 1906, à sa mort aux Etats-Unis le 4 décembre 1975, mais de la faire vivre, de manière très concrète, notamment à travers son enfance studieuse, marquée par la maladie de son père, duquel elle était proche, atteint par la syphilis, et qu'elle assistât dans les derniers mois de sa vie, en lui faisant la lecture et en veillant sur lui jusqu'à sa fin, en 1913.

Paradoxalement, sur cet événement, que l'on devine fondateur, elle s'est peu exprimée et a décidé une fois pour toutes, de ne pas s'apitoyer sur son sort, disant à sa mère, qui s'étonnait d'une indifférence apparente, face à la mort des membres de sa famille, dont son grand-père bien-aimé, "Il ne faut pas penser autant aux choses tristes" et évoquant son veuvage "Tu sais, Maman, ça arrive à beaucoup de femmes" ... On a ici une idée de la précocité de la jeune Hannah, de cette lucidité qui sera toute sa vie un trait dominant de son caractère, même s'il est clair que la mort de son père fut évidemment le grand bouleversement de son enfance et entraîna chez elle une sorte de repli introspectif, alors qu'elle avait été une enfant dotée d'un tempérament plutôt insouciant.






Hannah Arendt, élevée par une mère qui avait une conception très progressiste de l'éducation, notamment celle des filles, encouragea toujours la sienne à l'étude, et à la familiarité avec les textes, mêmes complexes, puisqu'elle lisait les écrits d'Emmanuel Kant à quatorze ans, et à quinze, la "Psychologie des conceptions du monde" de Karl Jaspers, dont elle ne savait pas encore qu'il allait devenir son directeur de thèse. De plus, sa mère, qui était laïque et ne pratiquait pas la religion juive, incita toujours sa fille à ne jamais transiger lorsqu'il lui arrivait d'entendre des propos antisémites, à affirmer calmement son point de vue, puis à quitter les lieux où ils étaient proférés, fût-ce une salle de classe.





Martin Heidegger




C'est ainsi qu'en 1924, Hannah passa son "Abitur" (Baccalauréat), puis s'en alla étudier la philosophie, la théologie, et la philologie à l'Université de Marbourg, de Fribourg en Brisgau et de Heidelberg. C'est à Marbourg, qu'elle suit les cours d'un professeur de philosophie nommé Martin Heidegger, lequel fascine tous ses élèves, par la qualité et l'originalité de sa pensée. Elle sera si sensible à cette fascination, qu'elle tombera amoureuse de cet homme de dix-sept ans son aîné, lequel fut également séduit par sa vivacité, son esprit d'analyse, sa très grande intelligence, et sa fraîcheur de jeune fille pleine de ferveur. Une liaison passionnée s'instaure alors, faite de conversations, de promenades en forêt, et d'étreintes fiévreuses, mais bien trop furtives.




Hannah Arendt compris assez vite  que cette histoire d'amour, la première qui a compté dans sa vie, était vouée à l'échec, Heidegger étant marié et père de famille, sous la férule jalouse d'une épouse très dominatrice, consciente de l'inclinaison qu'il manifestait très souvent à l'égard de ses étudiantes. C'est pourquoi, n'étant pas femme à faire abstraction de l'estime d'elle-même, et peu résolue à jouer les "back street", elle s'en alla à Fribourg-en-Brisgau, afin de suivre l'enseignement de Husserl, puis à Heidelberg, celui de Karl Jaspers, à qui elle avait été recommandée par Heidegger, et pour lequel elle éprouvât toujours un grand respect et une profonde amitié, lequel fut avec Heidegger, son Maître le plus important.


Karl Jaspers

On peut considérer que toute sa vie, Hannah a fait, dans tous les domaines, preuve de recul et de lucidité, ce qui lui a parfois valu de très fortes critiques et l'a obligée à affronter de graves polémiques, c'est pourquoi, il est toujours un peu réducteur de l'associer systématiquement à cette relation sentimentale avec son professeur, car  si elle a toujours admiré le grand penseur, elle avait pris la mesure de l'homme, petit bourgeois "pétochard", soucieux de respectabilité, à l'horizon privé assez borné. Il n'est que de lire les propos qu'à tenus sur lui ce grand atrabilaire qu'était Thomas Bernhard, dans son ouvrage "Maîtres anciens", pour s'en convaincre.





La déception a dû être très cruelle, en constatant que l'homme privé n'était pas à la hauteur de sa pensée philosophique et intellectuelle. Martin Heidegger fut une grande affaire dans la vie intellectuelle et sentimentale de Hannah Arendt, tant il est vrai que l'on demeure marqué par un premier grand amour, mais elle ne fut pas la seule, comme on le verra par la suite. C'est d'ailleurs un des aspects remarquables de la biographie d'Elisabeth Young-Bruehl de démontrer à quel point Hannah Arendt était non seulement irréductible, mais était tout simplement elle-même. 



Elle se heurtera encore, quelques années après la guerre, au caractère veule du philosophe, lors d'un voyage de retour en Allemagne, où elle le côtoya à nouveau, au cours d'une rencontre qui se voulait dépourvue de tout l'affect qui avait entouré leur relation, celui-ci ne manifestant pas une once d'intérêt pour les travaux d'Hannah, devenue célèbre, affectant même une forme de mépris, d'où n'était peut-être pas exempt un certain sentiment de jalousie, lui dont l'adhésion au nazisme, très influencé en cela par son épouse, le conduisait désormais à être en retrait de la vie publique et intellectuelle, même s'il fût autorisé en 1951 à reprendre ses cours à l'Université de Fribourg-en-Brisgau. Elle était également très lucide, et en fit la remarque dans sa correspondance, sur le caractère foncièrement buté et arrogant de Heidegger, lequel appréciait les hommages, mais était peu enclin à en dispenser aux autres, ne manifestant le plus souvent qu'une certaine condescendance.  




On a beaucoup reproché à Hannah Arendt d'avoir revu Heidegger, malgré les positions idéologiques du philosophe en faveur du nazisme, d'avoir contribué à propager ses écrits philosophiques, aux Etats-Unis notamment, et d'avoir témoigné lors de son procès en dénazification. Mais on ne comprend rien à cela si on fait abstraction de l'admiration qu'elle a toujours éprouvée pour la grandeur de la culture allemande, philosophique et littéraire, dont elle a été nourrie, et qui l'a formée intellectuellement. Cette empreinte est demeurée profonde, et lors de son exil aux Etats-Unis, ayant acquis la nationalité américaine, s'exprimant dans un anglais teinté d'un fort accent germanique, elle demeura toujours une intellectuelle de culture allemande et ne la renia jamais. A ce propos, son mari, Heinrich Blücher ne disait-il pas à leurs amis en souriant "L'anglais est le violon d'Hannah, si vous souhaitez qu'elle joue sur son Stradivarius, il faut qu'elle parle allemand".

René Char et Martin Heidegger


A ce titre, on peut également évoquer le grand poète Paul Celan, lui-même dramatiquement éprouvé par le nazisme, sa famille ayant été décimée, ce dont il ne se remit jamais, et ce qui provoqua son suicide, qui fit dans les années soixante,  le voyage de la forêt noire, pour rencontrer le philosophe, au cours d'une entrevue dont on ne sait que peu de choses, lui aussi fasciné par le langage heideggerien, et leur amour commun de la poésie. Heidegger ne considérait-il pas que "la langue est la maison de l'être" ...  De même que Jacques Lacan qui l'accueillit en France en 1955, ainsi que le poète René Char, pourtant grand résistant, qui l'invitât lors des séminaires qu'il organisait.


Paul Celan
1955 - Martin Heidegger - Axelos - Jacques Lacan - Jean Beaufret -
 Elfriede Heidegger - Sylvia Bataille


L'étude et la fréquentation des cours de Husserl à Fribourg-en-Brisgau, puis ceux de Karl Jaspers à Heidelberg, lequel supervisa sa thèse sur "Le concept d'amour chez Augustin" permirent à Hannah de franchir un cap dans son parcours intellectuel et de nouer avec ce dernier, après la guerre, de même qu'avec son épouse, une amitié qui perdura, faite de respect et d'admiration pour ce maître, avec lequel elle entretint une longue correspondance durant sa vie aux Etats-Unis. C'est aussi en 1925, qu'elle rencontre Gunther Stern, devenu par la suite Gunther Anders, jeune philosophe allemand, qu'elle épouse en 1929.


Rahel Varnhagen


Cette période, où elle obtient une bourse d'études, s'avère très féconde pour elle puisqu'elle s'intéresse à un personnage, qui va compter dans son approche et sa réflexion sur le statut de la communauté juive en Allemagne, notamment lors de la période dite romantique, et lui consacrer son premier ouvrage, qui ne sera publié qu'en 1958. Il s'agit de Rahel Varnhagen, jeune femme qui tenait à Berlin un brillant salon, fréquenté par les plus grands intellectuels et scientifiques de son temps. Elle avait épousé le diplomate Karl August Varnhagen von Ense et s'était convertie au christianisme, recherchant ainsi une reconnaissance qu'elle n'obtint jamais, écartelée entre deux communautés, ce qui la laissa insatisfaite et profondément désabusée. L'analyse de l'histoire de cette héroïne et la lecture de la volumineuse correspondance et des textes qu'elle a laissés, ont nourri la réflexion d'Hannah Arendt sur l'ambiguïté de la situation des juifs d'Allemagne à l'époque romantique, le problème de l'assimilation, et la perception qu'avait l'époque, d'une femme se voulant pétrie de culture et aspirant à une reconnaissance intellectuelle qui lui fût refusée.



Un autre homme a également beaucoup compté dans son existence, le Président de l'Union Sioniste Allemande, Kurt Blumenfeld, grand ami de sa famille, duquel elle s'était beaucoup rapprochée, très préoccupée par les nuages qui, en 1933, s'amoncelaient sur la communauté juive. Chargée par Blumenfeld de recenser les témoignages d'antisémitisme, elle est arrêtée par la Gestapo, et ne devra son salut qu'à la mansuétude d'un policier du commissariat où elle était détenue.


Ce grave incident fut pour elle un déclic majeur  et l'incita immédiatement à quitter l'Allemagne pour la France et Paris. Elle y restera jusqu'en 1940, travaillant comme secrétaire auprès de Germaine de Rothschild, à l'accueil des réfugiés et à l'émigration des jeunes juifs en Palestine. Hannah Arendt a aimé Paris et appris le français durant son long séjour, où elle vivait très modestement avec Gunther Anders, longtemps en marge, qui contribua à faire connaître Franz Kafka aux français, pour qui il était un parfait inconnu. Il émigrera aux Etats-Unis où il vivra dans des conditions assez précaires, avant son retour en Europe, où il deviendra un brillant penseur de l'après Hiroshima et des prémisses de l'écologie.  Le couple divorcera cependant en 1937.


Heinrich Blücher
Heinrich Blücher, devint le 16 janvier 1940, le second mari de Hannah Arendt. Intellectuel et philosophe allemand, non juif, ancien membre du mouvement Spartakiste, puis du Parti Communiste allemand, il fut lui aussi, contraint de quitter l'Allemagne en 1933, pour la Tchécoslovaquie tout d'abord, puis la France, où il fit la connaissance de celle qui allait devenir son épouse et l'accompagner durant le reste de leur vie aux Etats-Unis. Elégant, assez séducteur, ayant une forte personnalité, courageux, il avait pris bien des risques dans sa lutte contre le nazisme, mais il était aussi doté d'un grand pragmatisme, qui l'incitera finalement à prendre complètement ses distances vis à vis du communisme, totalement incompatible avec l'exercice d'une profession universitaire aux Etats-Unis, qu'il ambitionnait.



En mai 1940, l'avancée rapide des troupes allemandes en France, contraint Hannah à quitter Paris, via Marseille et le Portugal, après de sérieuses difficultés, inhérentes à la situation très instable de l'époque. Elle séjourne et végète à Lisbonne, en compagnie de Heinrich Blücher, durant quelques mois avant d'embarquer pour New York en mai 1941 où ils arrivent après un voyage éprouvant. Ils s'installent dans le Massachussets, où ils vivent très difficilement. Elle fait  des travaux d'aide à domicile, tout en envisageant de devenir assistante sociale. Cependant, elle commence à publier quelques articles dans des revues de la communauté juive telles que les "Jewish Social Studies", entre autres et l'hebdomadaire "Aufbau", de même que d'autres revues intellectuelles et littéraires.


En 1951, les temps ont changé pour Hannah Arendt, qui devient citoyenne américaine, et entame une carrière de professeur et de conférencière, dans le domaine des sciences politiques, à Berkeley, à Princeton, où elle est la première femme nommée professeur, Columbia, Brooklyn College, Aberdeen et Wesleyan. C'est aussi cette année là, qu'elle publie, l'un des ouvrages pour lequel elle est la plus connue "Les origines du totalitarisme", lequel aura immédiatement un retentissement mondial, à cause du côté novateur des théories qu'il expose, et du parallèle qui est fait entre le nazisme et le stalinisme, point de vue totalement inédit à l'époque, celle de la guerre froide, et qui lui vaudra bien des critiques sévères. Mais le temps, ce grand maître, ayant fait son oeuvre, ce livre fait désormais référence  et est toujours l'objet d'analyses pour de nombreux chercheurs et historiens.






Toute sa vie Hannah Arendt s'est consacrée à la lecture, à l'étude des grands textes philosophiques, littéraires, historiques et politiques. C'était pour elle une activité essentielle qui rythmait ses jours, avec le temps consacré à la préparation de ses cours, et la rédaction de chroniques pour les journaux et les grands magazines comme "The New Yorker", ainsi qu'à sa volumineuse correspondance.

Ce que nous montre cependant la biographie de Elisabeth Young-Bruhl, c'est qu'elle n'était pas qu'un pur esprit, mais une femme qui aimait faire la cuisine pour ses amis, qu'elle adorait recevoir avec Heinrich Blücher, lui-même très accueillant. Elle éprouvait également un grand plaisir à confectionner des confitures de cerises, qu'elle adorait, les remuant dans une bassine, tout en devisant sur Spinoza avec Heinrich ... Les soirées newyorkaises, dans le grand salon-bureau, au quinzième étage d'un immeuble austère de Riverside Drive, avec vue sur l'Hudson River, sont restées dans les mémoires de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être conviés. Les conversations étaient brillantes et animées, entre le couple Blücher et les nombreux intellectuels présents, souvent d'origine allemande, ayant fui le nazisme, mais aussi américains, professeurs, étudiants, journalistes, poètes, comme Auden, où la célèbre romancière Mary Mc Carthy, devenue au fil du temps, la grande amie d'Hannah Arendt et l'éditrice de son dernier ouvrage.

Heinrich Blücher - Hannah Arendt - Dwight MacDonald - Gloria Lanier
Nicola Chiaromonte - Mary Mc Carthy - Robert Lowell
Les années s'écoulaient ainsi, mais en 1961 Hannah Arendt, apprend que Adolph Eichmann, membre du parti nazi, en charge de la "solution finale", a été capturé en Argentine par les services secrets israéliens, renseignés par le Procureur Général allemand Fritz Bauer, et exfiltré pour être jugé en Israël, à Jérusalem. Consciente qu'il s'agit là d'un événement très important, elle propose au magazine "The New Yorker", de se rendre à Jérusalem pour assister au procès et en faire la chronique. Sa demande est agrée et c'est le 10 avril 1961 qu'elle arrive en Israël, où elle restera jusqu'au 7 mai, ne sachant pas encore à quel point ce procès sera pour elle la source d'un bouleversement fondamental dans sa vie, tant du point de vue moral et intellectuel, que personnel.

Au fil du procès, elle découvre alors l'accusé, détenu dans une cage de verre, et assiste aux dépositions des témoins et entend des récits terrifiants. Cependant, une chose sur laquelle elle s'interroge, et qui ne cesse de l'étonner, est l'attitude de l'accusé, qui donne de lui l'image d'un technicien froid, terne, se bornant à prétendre  qu'il s'est contenté d'exécuter les ordres inhérents à ses fonctions au sein du régime nazi, et qui consistaient à organiser la mort d'un nombre considérable d'hommes, de femmes et d'enfants, de la manière la plus froide et rationnelle possible, selon les critères de la solution finale. C'est alors que d'Hannah Arendt, prend conscience qu'Eichmann n'est qu'un fonctionnaire d'une banalité consternante, dépourvu du minimum de conscience qui ne lui permet pas d'éprouver un quelconque remord, ni de renier ses convictions nazies.




Procès de Adolph Eichmann

De retour aux Etats-Unis, elle reprend ses activités de professeur à l'emploi du temps chargé, et publie le compte-rendu du procès à travers cinq articles dans "The New Yorker". Ces textes ayant alimenté  sa réflexion, elle entame la rédaction d'un ouvrage intitulé "Eichmann à Jérusalem" - La banalité du mal". Celui-ci est publié en 1963 et est d'emblée l'objet de critiques très sévères car elle y aborde pour la première fois sa fameuse théorie relative à "la banalité du mal", qui résulte de son observation de la personnalité d'Adolph Eichmann durant la période, assez courte, où elle a assisté au procès.


Cette théorie n'a absolument pas été comprise à l'époque, et perçue presque comme si Eichmann était dédouané de ses responsabilités et considéré comme un simple rouage dans la machine de guerre nazie. Cet énoncé était d'autant plus ressenti comme scandaleux, qu'il émanait d'une intellectuelle juive, qui de surcroît remettait en question le rôle des Conseils juifs durant la guerre. La polémique sera violente, tant du côté des organisations juives israéliennes qu'américaines, de même que de celui de ses amis proches, dont Kurt Blumenfeld et Gershom Sholem, respectueux envers leur vieille amie, mais tout de même très critiques, jusqu'à Karl Jaspers, avec lequel elle correspondait, qui d'emblée, lui avait fortement déconseillé d'assister à ce procès. Cependant, nul doute qu'une phrase comme "Eichmann n'était ni un Iago ni un Macbeth, et rien n'était plus éloigné de son esprit qu'une décision, comme chez Richard III, de faire le mal par principe", a pu heurter les esprits, même si on comprend cette analyse, à la lumière de toute sa réflexion sur le totalitarisme, d'où qu'il vienne. 

Hannah Arendt fut très affectée par la déflagration provoquée, suite à la publication de son livre, notamment auprès de ses amis. Elle chercha longtemps à expliquer son point de vue et à le clarifier, sans revenir dessus pour autant, car il est bien évident qu'il n'avait jamais été question pour elle de faire preuve d'une quelconque compréhension à l'égard d'un homme comme Adolph Eichmann, sa position se situant plutôt en droite ligne de ses précédentes analyses du totalitarisme.  Pour conclure sur cet épisode majeur de son existence, on peut aussi considérer qu'il se produisit seulement  moins de vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale et de l'horreur de la découverte des camps de concentration, et que le concept de "banalité du mal" était encore très difficile à envisager dans le contexte de la solution finale. Le temps ayant fait son oeuvre, cette notion, qui parut si scandaleuse à l'époque, fut mieux comprise par la suite, même si, il faut le rappeler, elle est toujours contestée à l'heure actuelle, par certains chercheurs et historiens, notamment en ce qui concerne le parcours d'Adolph Eichman au sein du régime nazi, auquel il adhéra très tôt, ayant tout de même dit lors du procès de Jérusalem, "Le programme du parti n'avait pas d'importance. On savait à quoi on souscrivait".


Après cette rude bataille, qui laissera des traces sur l'état d'esprit d'Hannah, la vie reprit son cours, puisqu'en 1963, elle fut nommée titulaire de la chaire de sciences politiques à l'Université de Chicago, puis en 1967, à la New School from Social Research de New-York, qui sera son dernier poste. L'enseignement, a tenu une très grande place dans sa vie et les échanges qu'elle entretenait avec ses étudiants comptaient beaucoup, notamment dans cette époque où l'effervescence politique était à son comble dans la société et les universités américaines.



Elle s'intéressait beaucoup à la vie politique de son pays et elle enregistra une série d'émissions pour la télévision, entretiens au cours desquels elle s'exprimait sur les différents aspects de la démocratie américaine et sa Constitution. Cette activité ne fut pas aisée pour elle, car s'il y avait quelque chose qu'elle détestait, c'était bien l'exposition médiatique, pour laquelle elle se savait peu douée, considérant que "la pensée n'est pas animée par le besoin d'apparaître, et ne tend que très modérément à se communiquer à autrui." et plus péremptoire "Je déteste les relations publiques".  Elle qui n'aimait rien tant que le calme de son bureau pour lire, écrire, réfléchir, et que sa franchise dans les rapports humains ne prédisposait pas au jeu de la communication, s'en est toujours tenue éloignée, excepté quand elle ne pouvait vraiment pas s'y soustraire.




Sa vie à cette époque fut aussi consacrée aux voyages, souvent invitée de par le monde pour des conférences, où comme au Danemark pour y recevoir le Prix Sonning, qui saluait et reconnaissait ses travaux sur le totalitarisme. Elle avait beaucoup aimé Paris, et elle y revint avec plaisir, elle séjourna en Grèce et en Italie, mais c'est en Suisse qu'elle se sentait le mieux, à Tegna, près de Locarno, où en compagnie de Heinrich Blücher, et parfois de quelques amis, elle se reposait et se régénérait, et pouvait converser avec Karl Jaspers, qui demeurait à Bâle, lequel l'accueillait chaleureusement avec son épouse.

Hannah Arendt et Heinrich Blücher
La biographie d'Elisabeth Young-Bruehl nous éclaire beaucoup sur la relation entre Heinrich et Hannah, et nous permet de comprendre à quel point il fut l'homme de sa vie. Pour elle, cependant, ce mariage ne fut pas exempt de quelques souffrances, dues au tempérament séducteur de Blüchman, homme brillant et charismatique, mais elle su toujours pouvoir s'appuyer sur lui, dont le soutien moral ne lui a jamais fait défaut, car il la considérait, la respectait, et admirait infiniment la femme qu'elle était et son oeuvre, qu'en qualité de philosophe et d'expert en sciences politiques, il était à même de comprendre et d'analyser. Même s'il est souvent vrai qu'en amour, l'un des deux souffre parfois plus que l'autre, en l'occurrence ce fut certainement Hannah,  ils furent malgré tout sur bien des points, deux alter ego, et celui à qui elle avait écrit "Je sais enfin ce qu'est le bonheur", aura été son point d'ancrage, tout le temps qu'aura duré leur union. 

Hannah Arendt avec Karl et Gertrud Jaspers
 à St Moritz en 1952
L'année 1969 fut pour Hannah très douloureuse, car ce fut celle de la mort de son maître Karl Jaspers, événement qu'elle redoutait particulièrement  depuis quelques années, alors que la santé du philosophe déclinait. Elle s'en était ouverte à Mary Mc Carthy, alors qu'elle lui avait rendu visite en Suisse,"Ai pensé sans cesse que ça pouvait être la dernière fois, quoique j'en ai douté, c'est la première fois que je ne pouvais m'empêcher de penser ainsi constamment". Elle  se rendit à Bâle pour ses obsèques, où elle prononça, le 4 mars 1969, l'éloge funèbre de celui dont l'enseignement et l'amitié avaient tenu une place centrale dans sa vie, lequel sentant l'angoisse que sa brillante élève éprouvait à l'idée de sa disparition lui avait dit "Nous nous disons toujours adieu sans jamais nous quitter définitivement".

Mais les nuages sombres n'avaient pas fini de s'amonceler dans le ciel d'Hannah Arendt, puisque 1970 fut l'année de la mort de Heinrich Blücher, dont la santé lui avait donné de grands signes d'inquiétude depuis 1968. Le soir du 31 octobre 1970, alors qu'ils avaient dîné chez eux avec un couple d'amis, Heinrich fut victime d'une attaque. "Il fut pris d'un malaise soudain et put à peine rejoindre son lit, avant d'avoir une attaque cardiaque. Terrifiée, Hannah appela une ambulance. Blücher était très calme, il tenait la main de sa femme et lui dit tranquillement : "Voilà, c'est cela". Les funérailles eurent lieu au cours d'une très émouvante cérémonie, dans la chapelle de Riverside, le 4 novembre 1970, en présence de nombreux amis, étudiants, des temps anciens et plus récents, tant l'enseignement de Blücher avait laissé sa trace, collègues professeurs de Bard Collège, où il fut inhumé et où sont déposées ses archives. Mary Mc Carthy, l'amie de longue date, prit la parole, de même que des collègues et deux de ses étudiants.


Heinrich Blücher - 1899 - 1970
Durant les cinq années qui suivirent la mort de son mari, et qui lui restaient à vivre, Hannah Arendt vécut durement ce que peut être le chagrin des veuves. Lors d'une cérémonie organisée à sa mémoire à Bard Collège, elle confia à Mary Mc Carthy ce qu'était devenu pour elle la vie, sans veiller constamment sur son mari. Puis, dans une lettre, "Je ne t'ai jamais dit comment j'ai vécu pendant dix ans, dans la peur perpétuelle que justement une mort soudaine comme celle-là ne l'emporte. Cette peur frôlait parfois la panique. Là où auparavant il y avait cette peur et cette panique, il y a désormais un vide total. A l'heure où je t'écris, je suis dans la chambre d'Heinrich et j'utilise sa machine à écrire. Cela me donne quelque chose à quoi me raccrocher. La chose la plus étrange est que je ne perds jamais le contrôle de moi-même." Hannah savait ce qu'elle devait à cet homme, qu'elle avait profondément aimé, qui lui avait tant apporté sur le plan politique, et culturel, en lui faisant découvrir l'art et la peinture, dont il était un grand connaisseur et fin analyste. Elle lui savait gré aussi sans doute, à elle qui était un grand esprit, de lui avoir fait éprouver une très grande et belle émotion, celle de l'amour qu'une femme peut ressentir pour un homme qu'elle aime et qu'elle estime.






Une fois de plus, dans la vie d'Hannah, ce fut l'amitié qui vint à son secours pour l'épauler dans sa nouvelle vie sans Heinrich. Dans les premiers mois de son veuvage, ce fut sa vieille amie Anna Weil, qui quitta la France où elle vivait, pour lui venir en aide et se chargea de sa vie domestique, faisant les courses, le ménage, la cuisine ; organisant de petites fêtes dans l'appartement de Riverside, avec le groupe d'amis fidèles. Et comme le dit si bien Elisabeth Young-Bruehl "et surtout, ce qui était essentiel, parlait allemand, avec ces expressions de la Prusse orientale, que son amie et elle avaient apprises étant jeunes". Elle trouva ainsi la force de terminer son année de cours qui traitait du rapport de Kant et de Marx envers la Révolution française, disant notamment à ses étudiants "Marx n'a jamais eu aucun égard pour l'inattendu". En février 1971, invitée par un de ses anciens élèves de Chicago, le Père Chrysostom Kim, elle séjourna quinze jours à l'Abbaye de St John's dans le Minnessota, où l'hiver profond et le silence lui apportèrent un certain apaisement, de même que la perspective d'un séjour en Sicile avec Mary Mc Carthy et James West.



Hannah Arendt et Mary Mc Carthy


W.H. Auden
Elle parvint à achever un essai sur lequel elle travaillait depuis un certain temps "La pensée et les considérations morales", qu'elle dédia au célèbre poète anglais W.H. Auden, qu'elle avait souvent reçu avec Heinrich Blücher, et qui avait un temps vécu en Allemagne, sous la République de Weimar, où il pouvait sans trop se cacher exprimer plus librement son homosexualité. Un mois après la mort de Blücher, le poète eut la maladresse de proposer à Hannah d'unir leurs destinées pour prendre soin l'un de l'autre, car ils étaient tous deux seuls. Evidemment elle refusa, car Auden, même s'il participait aux soirées de Riverside Drive, ne faisait tout de même pas partie des intimes et "sa vie en dehors de cela, demeurait en partie mystérieuse à Hannah, elle l'avait materné, allant jusqu'à l'emmener chez Saks, s'acheter un nouveau costume, mais elle ne souhaitait en aucun cas, assumer cela de façon régulière". La proposition d'Auden la choqua et se confiant à Mary Mc Carthy, elle lui disait "Je suis presque hors de moi lorsque je repense à tout cela ... je crois bien que je déteste la pitié, que je l'ai toujours détestée, et que personne n'a jamais suscité ma pitié à ce point".




Durant les dernières années de sa vie Hannah Arendt continua à prononcer des conférences aux Etats-Unis,  au cours desquelles elle dût répondre à ce genre de question, posée par son vieil ami Hans Morgenthau :

- "Qu'êtes-vous ? Etes-vous conservatrice ? Libérale ? Qu'elle est votre position parmi les différentes possibilités actuelles ?


- "Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas et je ne l'ai jamais su. Et je suppose que je n'ai jamais adopté de pareilles positions. Vous savez que la gauche pense que je suis conservatrice, et que les conservateurs pensent parfois que je suis de gauche, ou une indépendante ou Dieu sait quoi. Et je ne m'en soucie pas plus. Je ne pense pas que les vraies questions de ce siècle puissent être d'aucune façon éclaircies par des choses de ce genre."


Ce type de réponse illustrait parfaitement l'attitude qu'Hannah Arendt avait eue toute sa vie, pensant toujours librement, quitte à heurter, parce qu'il en était ainsi et qu'elle ne pouvait pas faire autrement.




Le dernier grand texte sur lequel elle travaillait encore à l'heure de sa mort, intitulé "La vie de l'esprit", est considéré comme son testament philophique. Divisé en trois parties : les deux premières, La Pensée et La Volonté,  furent rédigées par elle, la troisième, un recueil de conférences sur la philosophie de Kant, dont elle souhaitait se servir, fût ajoutée par Mary Mc Carthy qui se chargea de l'édition de l'ouvrage.

Hannah Arendt n'avait jamais eu tendance à s'apitoyer sur son sort, et c'est ainsi qu'elle avait négligé une chute qu'elle avait faite en trébuchant sur un trottoir à la descente d'un taxi. Une foule s'était rassemblée autour d'elle pour l'aider et on avait appelé la Police. "Pendant qu'elle attendait, rassemblant ses forces et cherchant à savoir si elle ne s'était rien cassé, avant l'arrivée de la Police, elle était debout, et se frayant un chemin dans la foule, elle était rentrée chez elle." Cet événement, en apparence bénin, était sans doute révélateur d'un état de santé défaillant et d'un dysfonctionnement, qui aurait mérité un suivi médical. Elle avait raconté cet incident à son amie Lotte Kohler au téléphone, précisant qu'elle ne souhaitait pas consulter un médecin. Elle avait malgré tout pris rendez-vous le lendemain mais un orage étant survenu, elle avait renoncé à s'y rendre.


Le 4 décembre 1975, ayant convié à dîner Salo et Jeannette Baron, laissant le texte sur lequel elle était en train de travailler, elle était allée accueillir ses amis. La conversation allait bon train quand "Après une brève quinte de toux, Hannah se renversa dans le fauteuil où elle était installée pour leur servir le café et perdit connaissance. Sur un flacon de médicaments, ils trouvèrent le nom de son médecin, qui arriva sur le champ et prévint Lotte Kohler. Mais avant qu'elle ne fut arrivée, Hannah Arendt était morte d'une attaque, sans avoir repris connaissance."




La cérémonie de funérailles eut lieu le 8 décembre 1975, en la chapelle du Mémorial de Riverside, en présence d'au moins trois cent personnes. "A sa demande, elles furent semblables à celles d'Heinrich Blücher. Au même endroit, avec le même cercueil en pin massif, recouvert de roses blanches, ses funérailles furent aussi une cérémonie du souvenir pour ses amis." Hans Jonas et Mary Mc Carty s'exprimèrent.

"Jonas évoqua la jeune femme qu'il avait rencontrée au séminaire de Martin Heidegger.  Le brio intellectuel n'était pas chose rare en ces lieux. Mais il y avait en elle une intensité, une direction intérieure, une recherche instinctive de la qualité, une quête tâtonnante de l'essence, une façon d'aller au fond des choses, qui répandaient une aura magique autour d'elle. On ressentait une absolue détermination à être soi-même, avec une force qui n'avait d'égale que sa grande vulnérabilité".

"Mary Mc Carthy évoqua aussi la présence physique de son amie : "Lorsqu'elle parlait, on croyait assister aux mouvements mêmes de son esprit à travers gestes et actions. Ainsi, quand elle fronçait les lèvres et les sourcils et prenait pensivement son menton dans ses mains.

Ses cendres furent ensuite enterrées au Bard Collège, aux côtés de Heinrich Blücher. Elle avait fait installer, devant la pierre tombale, un banc de pierre, où elle venait se recueillir dans le calme, tentant enfin de parvenir à une certaine sérénité, celle d'Heinrich, qui lui avait tenu la main, avant de s'en aller pour toujours.





Je terminerai cette longue évocation, en rendant hommage à Elisabeth Young-Bruehl, qui a effectué un travail extraordinaire pour rédiger cette passionnante biographie, mue par l'affection et l'admiration qu'elle vouait à son professeur. Pour ma part, il est clair que je suis loin d'avoir tout dit sur la vie de la femme remarquable qu'était Hannah Arendt, dont je retiens avant tout les propos de Hans Jonas, "cette absolue détermination à être soi-même", notion qui, en ces temps troublés, devrait inspirer toutes les femmes, et qui a fait que je me suis attachée à elle.




Elisabeth Young-Bruehl - 1946 - 2011



La biographie que Elisabeth Young-Bruehl a consacrée à Hannah Arendt, est devenue un ouvrage de référence, traduit en de nombreuses langues et plusieurs fois réédité. Décédée en 2011, elle était Professeur d'université, Essayiste. Devenue Psychanalyste elle a également publié une biographie d'Anna Freud.



La très importante bibliographie de l'oeuvre de Hannah Arendt est consultable sur Internet, de même que différents documents filmés, photographies etc ...

Les phrases et citations de ce texte, figurant en italiques, sont extraites de la biographie de Elisabeth Young-Bruehl.



Christine Filiod-Bres
Vert Céladon - litteraturelyon.blogspot.com
Le 22 janvier 2018







  








  









vendredi 12 janvier 2018





Une promesse


Photo C. FB



Ce matin, la neige

Comme une promesse

Qui ne sera pas tenue






Christine Filiod-Bres




dimanche 7 janvier 2018









Vert Céladon souhaite une Belle Année 2018
 à tous ses lecteurs de par le monde

et les remercie de leur fidélité.













mardi 1 août 2017









Avis aux lecteurs de Vert Céladon


La prochaine chronique du Blog

En relecture actuellement. A suivre ...





Le Club de la Chance
de Amy TAN

"Ma mère n'évoquait jamais sa vie en Chine, mais mon père prétendait l'avoir sauvée d'une situation terrible, un drame dont elle ne pouvait parler. En rédigeant ses papiers d'immigration, mon père la rebaptisa fièrement Betty St Clair, raturant d'un trait son nom véritable : Gu Ying-ying. Ensuite, il inscrivit une date de naissance erronée, 1916 au lieu de 1914. C'est ainsi que, par le caprice d'un stylo, ma mère perdit son nom, et de tigre devint dragon."













mardi 18 juillet 2017



Jane Austen

Bi-Centenaire

Jane Austen - 1775 - 1817


En ce 18 juillet 2017, on célèbre dans l'univers anglo-saxon, avec d'innombrables lecteurs de par le monde, le Bi-Centenaire de Jane Austen, décédée à l'âge de quarante deux ans.







Cette grande dame de la littérature anglaise a jeté sur la société de son temps, et la condition féminine, un regard d'une grande acuité. Son oeuvre romanesque et subtile, non dénuée d'humour, a inspiré bon nombre des romancières qui lui ont succédé. Grâce lui soit rendue. 
















18/07/2017

mardi 6 juin 2017







A tous les lecteurs de Vert Céladon



Miyako


Un pur moment de beauté et de sérénité








Un film de Erez Sitzer















lundi 22 mai 2017








Les derniers jours d'Emmanuel Kant
de
Thomas de Quincey


"Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la  loi morale en moi." - E. K.


Emmanuel Kant - 1724 - 1804



S'il est un petit ouvrage qui m'accompagne depuis longtemps, et que j'ai relu souvent, à chaque fois avec un égal intérêt, c'est bien "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" de Thomas de Quincey, lequel s'est inspiré pour l'écrire, des Mémoires de Wasianski, secrétaire et ami du philosophe.


Il s'agit pourtant  là d'un texte qui pourrait apparaître comme empreint de tristesse, ce qu'il est à certains égards, puisqu'il nous relate les derniers mois de la vie du grand homme de Königsberg, lequel s'achemine inexorablement vers la sénilité, la perte de mémoire, associée à celle de la notion du temps, de l'équilibre physique, et de bien des manifestations qui entourent la fin d'une existence. Cependant, on est aussi intrigué, amusé, voire conquis parfois, par les différents aspects de la personnalité hors du commun d'Emmanuel Kant, et de la manière dont toute sa vie il organisa son existence, rythmée par la routine d'un emploi du temps, dont il était incapable de s'émanciper, excepté comme on le verra, à deux reprises seulement, lors d'événements perçus par lui comme extraordinaires.


"A cinq heures moins cinq précises, été comme hiver, Lampe, le domestique de Kant, qui avait autrefois servi dans l'armée, pénétrait dans la chambre de son maître, de l'air d'une sentinelle en faction, et s'écriait d'un ton militaire : "Monsieur le Professeur, le temps est venu".


Après son lever, Kant, assis à sa table, s'octroyait plusieurs tasses de thé, puis fumait une pipe de tabac, la seule qu'il s'autorisât durant la journée, tout en réfléchissant aux activités qui l'attendaient. Il se dirigeait ensuite vers son cabinet de travail. Puis, à une heure moins le quart précise, il appelait sa cuisinière en disant "Midi trois quarts viennent de sonner". Son ordinaire, quand il ne recevait pas des convives à sa table, se composait d'une soupe agrémentée d'un vin du Rhin ou de Hongrie. Il retournait ensuite dans son cabinet de travail pour quelques heures en attendant l'arrivée de ses hôtes, qu'il ne recevait qu'en grande tenue et ce même jusqu'à la dernière période de sa vie.

Illustration Frédéric Malenfer



Emmanuel Kant appréciait beaucoup ses amis et organisait chez lui des déjeuners où la conversation était animée, mais revêtait un cérémonial très particulier. En fait, il observait comme l'explique Wasianski, une méthode très précise  : "Il fixait la compagnie, lui-même compris, à trois au moins, et neuf au plus, et dans les petites fêtes, de cinq à huit. En fait, il observait ponctuellement la règle de Lord Chesterfield, à savoir que le nombre de convives, l'hôte compris, ne doit pas être inférieur à celui des Grâces, ni supérieur à celui des Muses." "A peine avait-il déplié sa serviette, qu'il ouvrait les festivités d'une formule  particulière : "Allons Messieurs !". Les mots ne sont rien ; mais le ton et l'allure dont il les prononçait, proclamaient, sans que personne put  s'y méprendre, l'oubli des efforts de la matinée, et de sa part, un abandon résolu au plaisir de la société."


Il n'aimait pas que la conversation languisse, il fallait que ça aille bon train, tout en faisant preuve de tact envers ses invités, s'enquérant auprès d'eux de leurs goûts et de leurs préoccupations. Les affaires de la cité de Königsberg n'étaient évoquées que si elles revêtaient à ses yeux un aspect intéressant, et n'usurpaient jamais l'attention de l'assemblée. De plus, et c'est là une des facettes singulières de la personnalité de Kant, il n'orientait que très rarement les entretiens vers la philosophie qu'il avait fondée ; à ce titre, on peut dire qu'il était exempt du défaut qui accable souvent nombre d'intellectuels, intolérants pour tout ce qui n'est pas propre à eux-mêmes. A tel point qu'un étranger qui aurait connu son oeuvre mais ne l'aurait pas connu lui-même, aurait eu peine à imaginer que ce bon compagnon, aimable et attentif, était aussi l'auteur de la philosophie la plus profonde qui soit. La réflexion politique tenait également une grande place lors de ces déjeuners, de même que dans la vie de Kant. Ses analyses du déroulement de la Révolution française, événement qui l'intéressât considérablement, pouvaient apparaître comme de simples conjectures, mais se révélèrent extrêmement fondées, notamment sur le plan militaire.



Après le déjeuner il sortait, toujours seul, pour sa promenade quotidienne, afin de prendre de l'exercice. Cette solitude, après l'agrément de la conversation, lui était essentielle pour se livrer en marchant à ses méditations. Toute sa vie, le trajet de cette promenade fut le même, excepté à deux reprises notables, une fois en 1767, où il fit un détour pour aller se procurer "Le contrat social" de Jean-Jacques Rousseau, puis en 1789, pour aller quérir la gazette annonçant la Révolution française. 



 Photo extraite du film de Philippe Collin "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" - 1993



Université de Königsberg
De retour chez lui, il rejoignait son cabinet de travail, pour préparer un cours à l'Université ou poursuivre l'écriture d'un ouvrage en cours. Tout ceci le menant jusqu'à vingt deux heures, où une fois les chandelles apportées, il se retirait pour la nuit. Cette discipline de vie, régie avant tout par l'étude, une alimentation simple, excepté lorsqu'il conviait ses hôtes à déjeuner, et sa marche quotidienne, permirent à Kant de jouir jusqu'à l'âge de soixante dix huit ans, d'une excellente santé. Rien de fastidieux pour lui dans l'observation de cette régularité, car comme le dit le narrateur : "Il parlait souvent de lui-même comme d'un gymnaste qui pendant près de quatre vingts ans s'était constamment maintenu sur la corde raide de la vie, sans jamais faire un seul écart sur la droite ou sur la gauche."




Mais il advint cependant que le déclin des facultés physiques et mentales de Kant, se manifesta par différents événements, dont l'un, lors d'une promenade où il tomba dans la rue et fut incapable de se relever. Deux jeunes femmes, témoins de l'incident, vinrent à son secours. Il les remercia chaleureusement, et offrit à l'une d'elle la rose qu'il tenait à la main. Elle la conserva longtemps, émue d'avoir rencontré le grand professeur de Königsberg et d'avoir pu lui venir en aide.


Illustration Frédéric Malenfer
Cet incident, qui était le premier à se dérouler en dehors du cercle privé, fut pour Kant la cause de son renoncement à tout exercice. Désormais, il accomplissait chaque geste avec lenteur. Ses pieds refusant de le porter, il tombait sans arrêt, sans forcément se blesser, même s'il était mince et chétif, et pouvait rester à terre dans la solitude, jusqu'à ce qu'apparaisse son serviteur ou un ami en visite, venu le secourir. Il semble cependant que Kant ait fait preuve d'un grand stoïcisme face à l'aggravation de son état et de sa lente dégradation physique et intellectuelle, retrouvant même parfois quelques accents de gaieté, notamment à l'évocation de la célébration de son anniversaire, événement qui était toujours pour lui très heureux, car il le partageait avec certains de ses amis en buvant du Champagne.



Mais à partir du dernier trimestre de l'année 1803, son entourage vit ses facultés s'amoindrir encore. Il tomba gravement malade et ne s'alimenta plus. Une rémission intervint durant quelques semaines, mais en décembre il ne pouvait plus signer de son nom aucun document et ne reconnaissait plus son entourage, qui lui devenait étranger, sa soeur, Wasianski son secrétaire, et son serviteur. Le dimanche 18 février 1804, Emmanuel Kant vécut ses dernières heures, veillé par ses proches, et à l'instant précis où la pendule sonnait onze heures, il rendit l'âme. Une foule considérable vint saluer, chez lui, la dépouille du philosophe, en constatant, avec effarement, sa terrible maigreur.



Kant avait rédigé ses dernières volontés dans un texte confié à Wasianski, son exécuteur testamentaire, dans lequel il souhaitait que ses funérailles se déroulent tôt le matin, sans ostentation, et en présence de quelques uns de ses amis seulement. Wasianski eût tôt fait de le convaincre que cette seconde disposition s'avérerait impossible à tenir, tant il savait que les étudiants de l'Université se presseraient une dernière fois auprès de leur grand maître. Kant se rendit aux arguments de son secrétaire et ami, déchira le document, et s'en remit à lui pour l'ordonnancement de la cérémonie.



Wasianski avait vu juste en organisant des funérailles publiques, car tout ce que la Prusse comptait de dignitaires, aussi bien de l'église que de l'état, vint accompagner le cercueil de Kant, escorté par les représentants de l'université et ses étudiants, de nombreux officiers, que le philosophe avait toujours eus en sympathie, vêtus en grande tenue, jusqu'à la cathédrale de Königsberg, alors que les cloches de toutes les églises de la ville sonnaient.

"Une interminable foule de gens l'y suivit à pied. Dans la cathédrale, après les rites funéraires coutumiers, accompagnés de toutes les expressions possibles de vénération nationale pour le défunt, il y eut un grand service musical, admirablement exécuté, à la fin duquel les restes mortels de Kant furent descendus dans la crypte académique ; et c'est là qu'aujourd'hui il repose parmi les patriarches de l'université. Paix à ses cendres et à sa mémoire. Eternel honneur."



Thomas de Quincey - 1785 - 1859
Thomas de Quincey éprouvait une immense admiration pour Emmanuel Kant, tant pour l'homme, même s'il l'a dépeint avec une certaine ironie, que pour son oeuvre philosophique, la considérant comme magistrale dans son apport à l'histoire intellectuelle de l'humanité. Son ouvrage sur Kant, publié en 1854, se distingue nettement du reste de son oeuvre, singulière et assez sulfureuse aux yeux de ses contemporains. Sa lucidité sur la condition humaine s'illustre dans "Les derniers jours d'Emmanuel Kant", où il a tenu à peindre un génie qui s'achemine lentement vers son déclin, abandonnant tout ce qui l'avait constitué, physiquement et intellectuellement, vaincu par la sénilité ; cet aspect n'étant pas si courant à l'époque, tant il était communément admis que pour les penseurs et les philosophes, le grand âge était surtout empreint de la plus grande sagesse,  sans qu'il ne soit jamais fait mention des terribles déficiences engendrées par la vieillesse. Grâce lui soit rendue d'avoir évoqué dans cet ouvrage si attachant, la vie d'un penseur d'exception, et d'un homme parmi les hommes.




✷✷

Christine Filiod-Bres
Vert Céladon
litteraturelyon.blogspot.com




Le lecteur pourra consulter la bibliographie de l'oeuvre de Kant qui
est largement publiée et accessible dans différentes collections.

Thomas de Quincey a publié une première fois "Les derniers jours
 d'Emmanuel Kant" dans le "Blacwood Magazine" en février 1827,
puis a procédé à de notables remaniements de son texte pour la
réédition de son oeuvre en 1854.

Philippe Collin a réalisé en 1993 une adaptation cinématographique
des "Derniers  jours d'Emmanuel Kant".